« Recherche du père »

ind_160_1erHommeCLASSE_CN03_02.indd

Le précepte socratique du « Connais-toi toi-même », n’est pas animé chez Camus par un souci éthique qui inviterait le personnage principal  — fût-il encore vivant — à pratiquer l’examen de conscience, mais il est bien celui d’une quête, comme l’indique explicitement la première partie du livre Le premier homme : « Recherche du père ».

D’emblée, le ton est donné à travers l’ellipse temporelle de quarante ans qui sépare le premier chapitre du deuxième. Que s’est-il donc passé dans la vie de Jacques Cormery orphelin de père pour qu’on se retrouve quarante ans plus tard devant la tombe d’un homme sans visage ? « [Jacques Cormery] lui-même avait dû s’élever seul, sans père, n’ayant jamais connu ces moments où le père appelle le fils dont il a attendu qu’il ait l’âge d’écouter, pour lui dire le secret de la famille. » Il n’a jamais pensé auparavant à ce père qui dort depuis longtemps sous cette dalle et mort au champs d’honneur sans laisser de traces, pas même dans la mémoire des siens, ni de son fils.

Pourtant, ce qu’il cherche depuis ces quarante dernières années, « il lui semblait maintenant que ce secret avait partie liée avec ce mort, ce père cadet ». Rendu à l’immense oubli, cet être au nom flou et sans passé devient le personnage principal absent de l’histoire du premier homme.

« Certainement, il y avait eu trop de morts [pendant la Première Guerre mondiale], mais, quant à son père, il ne pouvait pas s’inventer une piété qu’il n’avait pas […], il se promettait de faire ce que sa mère […] lui demandait depuis si longtemps : aller voir la tombe de son père. […] Il trouvait que cette visite n’avait aucun sens, pour lui d’abord qui n’avait pas connu son père, ignorait à peu près tout de ce qu’il avait été. »

Entre distanciation et pudeur, Camus (qui ne connaîtra pas non plus son père comme Jacques Cormery) reste le narrateur hétérodiégétique ; extérieur à l’histoire. Ce parti pris est peut-être une façon de montrer que le besoin d’un dialogue de soi à soi passe par la médiation d’une troisième personne du singulier pour éviter ce choc frontal avec soi-même. Ce « il » qui est pour Benveniste une « non-personne ». Et effectivement, Jacques Cormery est un personnage fictionnel en voie de fictionnalisation qui écrit son histoire au fur et à mesure qu’il enquête sur le passé de son père. Il est cet être « avide de vivre, révolté contre l’ordre mortel du monde qui l’avait accompagné durant quarante années ».

La résonance existentielle du roman n’est pas sans rappeler le « juge-pénitent » dans La chute (1956) avec le personnage de Jean-Baptiste Clamance qui n’est autre qu’un clin d’œil à Jean le Baptiste biblique « clamens in deserto ». Les initiales de Jacques Cormery nous permettent ainsi de lire Le premier homme à travers le prisme ontologique. S’agirait-il d’une rédemption du genre humain, rendue possible en se réconciliant avec le Père ?

Le mot « rédemption » qui vient du latin « redimere » ; « racheter », est un terme à entendre dans son sens polysémique quand on sait combien Camus met en relief la pauvreté de la famille Cormery, raison pour laquelle la grand-mère maternelle enjoint le jeune Jacques, encore au lycée, à travailler pendant les vacances d’été pour subvenir aux besoins domestiques. Il rembourse sa dette en se sacrifiant, et c’est ainsi qu’il prend conscience qu’il devient un homme avec le poids de la lucidité qui pèse comme un couvercle. Après avoir « grandi seul », il appréhende la fracture du temps qui le sépare de son père et la perte de son innocence pour devenir le nouveau dépositaire de la mémoire. L’enfant est mort. Et nous quittons le personnage sur le chemin du lycée, après avoir connu son premier baiser.

Il s’agit d’une véritable conversion de J.C (« vertere : se tourner ») qui se tourne littéralement vers la tombe de son père,« dans le vertige étrange où il était en ce moment », pour connaître celui qui est sans visage, pour enfin s’approprier son histoire personnelle. Cette quête n’est pas initiée de son propre chef mais elle lui permet tout de même de se réapproprier une part de lui-même en tentant de « reconstitue[r] sa propre identité à travers une recollection de choses dites » (Michel Foucault). C’est pourquoi, il ne cesse de questionner en vain sa mère sur l’héritage familial et les fermiers du coin qui auraient connu son père.

C’est finalement à travers l’écriture de ce roman inachevé, que le personnage gagne une consistance dont il était auparavant dépourvu. Une écriture constructive qui devient prescriptive de ce que doit être la réalisation de soi-même. Ainsi, chez Camus, débouche-t-elle sur sur la « Recherche du père », expérience qui permet à l’homme d’accepter son humaine condition en construisant sa mémoire ; une médiation entre soi et le monde (vivant ou mort).

Cette quête rétrospective s’infléchit vers une dimension morale, entendons par là la volonté d’imprimer une direction à l’existence, et qui passerait par un retour sans précédent aux Origines.

Camus a survécu à son projet qui n’était encore qu’au stade d’esquisse, quand on a retrouvé son manuscrit dans sa sacoche le jour de l’accident, le 4 janvier 1960. Il a inventé le langage qui lui permettait de se dire, une écriture qui n’a pourtant jamais été retouchée en raison sa mort accidentelle. Quelques semaines avant le drame, en novembre 1959, il notait dans sa correspondance qu’il devait travailler sur son « premier jet ». Le manuscrit du premier homme a eu un destin exceptionnel, sa publication, quoique tardive, est l’œuvre de sa fille qui l’a intégralement retranscrit au début des années quatre-vingts pour le publier en 1994. Il aura donc fallu trente-quatre ans depuis la mort de son auteur pour que cette œuvre soit connue du public. Il reste encore quelques mots illisibles qu’on n’a pas pu traduire et que le texte marque d’un blanc entre crochets. Au lecteur de reconstituer ces lacunes. Cela ne nuit pas à la lecture et nous avons le plaisir de lire de belles pages lyriques et empreintes de poésie sur les joies simples de l’enfance qui se partagent entre la saveur des beignets à l’huile, le pépiement des hirondelles, les bains de mer, les jeux… sous le soleil poussiéreux d’Alger.

Mais au-delà de toute cette allégresse et le bonheur d’aimer, comment appréhender sans foi ni sans mémoire le monde des hommes de notre temps ? Comment commencer une vie sans racines ?

« Après tout, il n’était pas trop tard, il pouvait encore chercher, savoir qui était cet homme qui lui semblait plus proche maintenant qu’aucun être au monde. Il pouvait… »

Le premier homme, Camus

Hernani entre ombre et lumière

54344928Dès son enfance, la vie d’Hernani est marquée par la mort de son père. Esseulé au sein d’une société qui brille de « jeunes idiots ! [et de] vieillards débauchés (v.1359), cet orphelin ne peut compter que sur la protection maternelle d’une nature aussi sauvage que lui et sur l’amour indéfectible de Doña Sol.

Celle qui lui répète inlassablement « Je vous suivrai », quoi qu’il advienne. Don total de soi, amour de femme qui s’aventure dans une course effrénée vers l’abîme. Et pourtant… Hernani n’est-il pas aussi ce Don Juan d’Aragon, l’un des grands d’Espagne ? Un arbre émondé qui cache en son cœur celui d’un homme, plus que celui d’un bandit. Mais trop humain, ce héros romantique — nécessairement enfiévré et maudit — est une âme déchirée entre les aspirations opposées de sa personnalité ambivalente : « Entre aimer et haïr, je suis resté flottant » clame-t-il au vers 386.

Cet « homme de la nuit » « dont l’œil [a] l’éclair du glaive » (v.1920-21) n’est pourtant pas imbu d’une haine héréditaire qu’il chercherait à expier en vengeant la mort de son père, il est ce « proscrit » d’une nature douce et obscure qui « aime les prés, les fleurs, les bois, le chant du rossignol (v.1925).

N’est-il pas fait pour aimer et être aimé de Doña Sol, sa « madone » ?

Ange céleste qui rappelle l’amante mystérieuse du « rêve familier » de Verlaine :

Car elle me comprend, et mon cœur transparent
Pour elle seule, hélas! cesse d’être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse? Je l’ignore.

Hernani est « une force qui va […], poussé d’un souffle impétueux, [vers] un destin insensé » (v.994), lui interdisant ainsi tout repos tant la mort le subjugue et lui paraît seule capable de mettre fin à ses tourments et à ses angoisses ; celles du poids de l’irrationnel que tout homme porte en lui.

Le destin nous invite, par là même, à courir le risque de perdre la raison pour regagner au décuple ce qu’on a perdu : l’Amour vrai.

« Devions-nous pas dormir ensemble cette nuit ?                                                  Qu’importe dans quel lit ? » (v.2135)

Hernani, Victor Hugo (1830)

L’Échec sentimental

L_Education_sentimentale 

Toi le moutard, l’ado mal défriché ou le pituite du coin, tu sauras apprécier L’Éducation sentimentale par ton acuité prédisposée à la douleur. En perpétuelle demande quand elle cesse, tu pallieras le manque avec ce roman-fleuve, à l’image de la Seine souvent présente dans ce livre qui charrie ses eaux de Nogent-sur-Seine à Paris. C’est Frédéric Moreau, le personnage principal, qui nous entraîne de sa ville natale à la capitale, d’une maîtresse à une autre, d’un bal masqué à des dîners, d’une maison de campagne à un atelier de faïence, de Saint-Cloud à Auteuil… il est le type même du oisif dédaigneux sans ambition qui s’étonne de ne pas connaître la félicité que devrait lui valoir « l’excellence de son âme ». Il est conduit à l’inaction par son tempérament romantique, et du même coup à notre inertie la plus totale. Quand il s’ennuie, il écoute pendant une heure une leçon de chinois ou d’économie politique dans une salle du Collège de France, et on remercie Flaubert de ne pas nous décrire ces cours dans toute leur exhaustivité.

Nouvellement reçu bachelier, Frédéric a dix-huit ans au début du roman en 1840, cheveux longs, album sous le bras, immobile près du gouvernail, d’une allure romantique. Il est doté d’une sensibilité supérieure à celle de son entourage et montre plus de discernement que ses compagnons dans ses choix artistiques. Il compose des vers, des valses allemandes, commence un livre qui est rapidement relégué au rang des avortons.

Chacun est ancré dans ses certitudes, à la fois le personnage et le lecteur qui piétinent tour à tour. L’un est inapte au bonheur, qui vient de sa vanité et de ses prétentions et l’autre inapte au malheur en s’octroyant le droit de ne pas s’infliger une telle lecture, qui rappelons-le est celle d’une vie morne et ennuyeuse. En effet, faute de pouvoir saisir son destin, Frédéric le laisse s’écouler, et nous aussi, on peine à garder la tête hors de l’eau dans ce flot de plus de cinq cents pages. Parfois, il pleut… et le primat de la poésie resurgit comme une bulle d’air :

« Des ombres glissaient au bord des trottoirs, avec des parapluies. Le pavé était gras, la brume tombait, et il lui semblait que les ténèbres humides, l’enveloppant, descendaient indéfiniment dans son cœur. » 

Et chemin faisant sur les pavés gras de Paris, l’on se souvient moins de l’acte accompli que de l’acte manqué car l’intrigue semble faire défaut. Flaubert rêvait d’écrire « un livre sur rien » et c’est (presque) réussi… avec brio.

Et pourtant… il s’agit bien d’une histoire d’amour sur fond d’évolution politique qui court de l’Empire au coup d’état de Louis-Napoléon Bonaparte en passant par les révolutions de février et de juin 1848. Le pauvre lecteur avide ou contraint que nous sommes de (re)lire ce classique de la littérature française, parvient pourtant à soigner son âme mutilée.

Étonnant coup de maître de Flaubert que de prendre pour sujet un héros anonyme pour en faire un portrait universel qui résonne en chacun de nous. Qui n’a pas à l’instar de Frédéric des amis étranges comme Pellerin ? Un peintre raté de cinquante ans, qui lit des ouvrages d’esthétiques pour découvrir la théorie du Beau et qui assiste à tous les enterrements relatés dans les journaux. Celui-ci a le bon goût d’offrir à Madame Arnoux à l’occasion de sa fête un fusain « représentant une espèce de danse macabre ». Frédéric cultive cette amitié pour être près d’ « Elle ». Comme le souligne Flaubert, « il y a des hommes n’ayant pour mission parmi les autres que de servir d’intermédiaires ; on les franchit comme des ponts, et l’on va plus loin ». Dans la galerie des portraits qui nous sembleraient familiers, nous pourrions rajouter Regimbart, le pilier de cabaret, qui dès huit heures prend le vin blanc, l’absinthe au déjeuner et finit la soirée par le vermouth dans une « morosité silencieuse ». Ou plutôt, devrions-nous dire, qui n’a jamais nourri une passion sans espoir pour une femme mariée comme Frédéric ? Cette fameuse madame Arnoux qui est comme une « apparition ».

Il est sensible à sa peau brune, à ses bandeaux noirs que forment ses cheveux et surtout à son pied quand « sous le dernier volant de sa robe, [il] passait dans une mince bottine en soie ». Menton dans la main, le lecteur (un peu fatigué de cette mollesse de rythme) esquisse enfin un sourire en le découvrant fétichiste. Chez Octave Mirbeau, on avait droit aux bottines de Célestine dans Le Journal d’une femme de chambre, ici, l’objet de curiosité s’arrime aux pieds ! Troublé à la vue d’un bas de robe qui laisse entrevoir l’infâme tentation (« la vue de votre pied me trouble »), il pousse la hardiesse jusqu’à souhaiter se transformer en ce mouchoir de batiste avec lequel elle sèche ses larmes.

Ce pouvoir érotique est difficilement imaginable aujourd’hui. Mais elle est pour lui cet ange de vertu asexué, chaste d’amour, une madone telle qu’« il ne pouvait se la figurer autrement que vêtue, tant sa pudeur semblait naturelle ».

Le pouvoir déformant de l’amour fait son œuvre, comme chez chacun de nous, et le prisme change lorsque Rosanette, lorette gouailleuse, la décrit comme « une personne d’un âge mûr, le teint couleur de réglisse, la taille épaisse, des yeux grands comme des soupiraux de cave, et vides comme eux ! » Et c’est le soufflet qui retombe.

Il a deux maîtresses qui comblent sa solitude et sa vie d’étudiant  (si tel est le mot, pour avoir passé quinze jours sur les bancs de la faculté de droit), il fréquente la maison de Rosanette, personnage féminin fantasque qui s’amuse à « courir à quatre pattes » pour divertir la galerie, farde ses bichons… Toutefois, il faudra attendre la fin de la seconde partie du roman pour qu’elle devienne sa maîtresse, dans la chambre préparée pour « l’autre », pendant que Paris est à feu et à sang ce 22 février 1848. Il avait en effet loué une chambre dans un hôtel meublé, rue Tronchet, pour son rendez-vous avec madame Arnoux. Chagriné par son absence, alors qu’elle lui avait promis d’être là, il la substitue par Rosanette, le temps d’une nuit d’amour. Frédéric sera sans cesse tiraillé par « la fréquentation de ces deux femmes [qui] faisait dans sa vie comme deux musiques : l’une folâtre, emportée, divertissante, l’autre grave et presque religieuse ; et vibrant à la fois, elles augmentaient toujours, et peu à peu se mêlaient ; — car, si Mme Arnoux venait à l’effleurer du doigt seulement, l’image de l’autre, tout de suite, se présentait à son désir ». Son succès avec la gent féminine ne s’arrêtera pas là. Il est aimé de quatre femmes (dont madame Arnoux semble-t-il), a deux maîtresses que le monde lui envie, dont madame Dambreuse, un « marchepied » grâce auquel « il entr[e] définitivement dans le monde supérieur des adultères patriciens et des intrigues ».

C’est bien l’histoire d’un échec sentimental, celui d’un amour qui s’étiole avant même d’avoir été consommé, alors que les amants de la littérature dépassent les affres du temps par le mythe de l’amour éternel, celui de Frédéric ne survit pas. Un amour chaste qu’il ne possédera jamais même près de seize ans plus tard quand « Elle » entre chez lui pour s’offrir… enfin ! (oserions-nous dire) : « il tourna sur ses talons et se mit à faire une cigarette. »

« Et ce fut tout. »

L’Éducation sentimentale, Gustave Flaubert

Virginie Trézières

Où naît la femme

Vol des grues dans la blancheur du vent 
La nappe d’été bat la mesure
D’un air qui coule puis s’enfuit
Réminiscences 

Épée au clair prélat de la sainte alcôve
Ô Juste-Cieux – la poupée fessue s’est endormie
Nuitamment et perle de noires sueurs
Garrottée du ruban virginal

Chair de jasmin aux joues pleines
L’Angelot n’est plus !

Fraîche amande mondée poing fermé s’entrouvre
: coups de bélier sur frétillement de vipère humide
En la fillette les fils de verre se brisent
Rouge lame blancs sanglots – nu réveil

Noisette soufrée dans son lit d’involucre 
– Ombrelle verte dentelée
Se déchire à la brûlure nocturne
Éclat 

Déchirement de ses fines ailes papillonnaires
Miasmes en offrande qui s’envolent des premières roses
Enfer ! ces rets sacrés de l’amour paternel
Rapt de l’incube à face de Janus…

Gouttes oblongues claques au sol
Ciel troué de glaise humide
De ses pelletées de perles s’élance l’espoir
Nouaison

Hélène malgré elle :
Aveugle beauté flagelle l’impudence de ses jeunes chairs
Soif démonique et aboiement du dogue
Lame résonne encore de cette injuste libation

Guipure dentelée à la moitié du limbe
Écorce d’or et tertre d’argent : peu s’en chaut ! 
La nappe d’été bat la mesure
Hurlement

Salah Stétié lève « L’interdit »

En lisant un poème de Salah Stétié nous avons déjà franchi un seuil ! Loin d’être embarqués dans le maelström des Iles Lofoten, nous sommes en méditerranée, terre du milieu, interface des deux mondes poreux entre ciel et terre où le ciel s’enracine et l’eau ténébreuse se déride. Pourtant, la morsure de l’air frais de ses vers nous entraîne au-delà des cèdres du Liban pour se vêtir d’une parure universelle car « l’homme face à l’univers, se trouve en situation interrogative ». La résonance existentielle de sa verve tellurique s’inscrit dès la première phrase de L’interdit comme une invitation au « dégagement solaire » in statu nascendi de la poésie en ce XXIe siècle.

Fille de l’ombre, on  n’entre pas dans la poésie de Salah Stétié par la nef centrale mais par les transepts de ce monument Verbal. Il faut savoir défroisser les plis de la grande draperie stétienne, détacher les embrasses des rideaux occultant le dais de cette grotte acousmatique. Précédemment édité en 1993 chez José Corti, cet essai revisité en 2012 (édition définitive entièrement revue par l’auteur) traverse les âges pour rappeler le rôle salvateur de la poésie dans un monde où l’Homme est parti en déshérence. Au travers de cette plume de porphyre on entend sourdre le cri plaintif d’un poète accusant le condiment fallacieux du sens qui s’auréole de la couronne du Vrai. Toutefois, pour prouver son existence dans les entrelacs poétiques, encore faudrait-il que cette valeur soit possible, voire impossible. L’étreinte de cette contradiction opère alors un premier renversement à travers lequel le Vrai, s’il existe, ne peut être unanimement reconnu que si la poésie est constellation commune.

Ne dit-on pas avec ferveur : je l’ai vu de mes propres yeux ! Le cas échéant, être frappé de cécité ébranlerait bien des certitudes et des fondations. Dans cette logique, n’a de poids que ce qui pèse et n’est vrai que ce qui est visible. Mais qu’en est-il des vibrations souterraines échappant à la vue du primat de l’émotion sur la vérité scientifique ? Comme le disait amèrement Henry James, l’Art est considéré, à tort, comme un « luxe intellectuel » et altier.

En effet, voix spéculative du kaléidoscope labile de l’âme et des failles veinées du cœur, le poème ne peut se résoudre comme un problème d’algèbre, dans lequel x est une entité mesurable, identifiable.
Telle est la tragédie du sens qui consiste à nommer l’ineffable. La forge poétique, à l’instar des signes mathématiques, conserve sa part de mystère sur le rivage des possibles. Pourtant, à notre grand étonnement, nombre d’exégèses s’accordent pour tracer la ligne univoque à suivre dans le ciel de la pensée. Salah Stétié souligne bien céans qu’il n’y a pas de « lièvre du sens qui ne déboule dans la fourré de l’être pour, à l’instant où semble s’effectuer sa prise, nous échapper à nouveau pour admirablement vivre de sa propre vie qui est la seule vie en poésie. »

C’est en cela que le dernier essai poétique de Salah Stétié heurte de front l’idée con-sensuelle. Il se dérobe des pesanteurs rationnelles que la critique encense en s’affranchissant des interprétations carcérales. Il débande son arc pour toucher de sa flèche ignée le creuset de la réflexion sur le statut de la poésie dans notre société. Baudelaire lançait déjà avec sarcasme qu’elle était civilisée. Elle l’est tellement que la pollution idio-visuelle envahit nos orbites et nos pavillons ! Trépas du sens, il sonne le glas de la lourdeur cognitive pour devenir tribun et faire le chantre de l’absence dans lequel advient la présence jusqu’à la capture de l’éclair poétique. Dans ce désert où fleurissent des puits sans fonds, déborde un vide évidé pour mieux pouvoir le remplir, un « tiers lieu » qui rendrait le monde habitable, selon l’expression de Claude Fintz (Salah Stétié ou l’avant-pays des mots)

Il prend soin de nous mettre en garde contre le pouvoir modélisant et anagogique de la lumière qui éclaire de sa torche, autant qu’elle brûle pour anéantir. Il faut donc veiller à l’angle d’incidence ainsi formé par la réfraction d’un rayon lumineux qui éblouit et consume à la fois. Monde nouveau pour qui sait voir dans l’obscure clarté des mots de Salah Stétié.

Œuvre pleine d’espoir sans dogmatisme aucun « car ce qu’il y a de plus désolant toutes les fois qu’on parle de poésie, c’est l’obligation de recourir à un langage abstrait – et d’analyse – qui semble couper au sécateur la fleur du poème, ainsi tué ». On ne se lasse pas des volutes métaphoriques de sa prose poétique qui nous emporte depuis un ici vers un ailleurs, tout en nous foudroyant de sa lucidité divine. Dans ce présent essai, un espace de la transhumance s’entrouvre entre le monde des hommes et celui de la poésie pour œuvrer à la réconciliation contemporaine. Levons L’interdit et l’anathème.

Virginie Trézières

 Salah Stétié, L’interdit suivi de Raison et déraison de la poésie, coll. « La bibliothèque d’Alexandrie », Les éditions du Littéraire, juin 2012, 76 p. – 11,50 €

Mais avec quel livre ? Électrique, électronique, numérique ?

Nous sommes en pleine période d’apprentissage face au marché in statu nascendi de l‘Homo numericus. Comme tout hominien de notre humble espèce, il n’est pas rare de constater que l’apprenant en voie d’assimilation d’un chronolecte devenu désormais presque familier, fasse des erreurs interlinguales dues à sa langue d’origine (livre, pages, etc.) s’interférant avec des notions plus laconiques, à savoir: format ePub, document XML, verrous DRM, ou UECA pour évoquer le livre homothétique. La machine s’emballe !

Il peut aussi faire des erreurs intralinguales dues à l’apprentissage de cette langue. C’est le cas de l’expression « livre numérique » qui associe une hybridité étrange, une sorte d’hydre à deux têtes dont le corps commun est conduit par l’oligopole des grands groupes éditoriaux. Dès lors la notion de livre numérique se rapproche de l’extranéité de la chimère, ne faut-il pas oser cette rupture sémantique avec le livre qui relève d’un ordre culturel ancien ? N’en déplaise à certain mais il est question de sa dématérialisation dans les nuages d’Apple et de ses conséquences sur la « filière » économique.  François Bon s’ébaudit de ce terme qui remplace celui de la « chaîne du livre » désormais engloutie. Le livre sera homothétique (ou ne sera pas) ?

À son tour, dans l’avant-propos consacré au dossier « Modèles économiques d’un marché naissant: le livre numérique »en 2012 sur le site de la Culture, Philippe Chantepie – chef du Département des études, de la prospective et des statistiques – découpe les contours de la terminologie à envisager dans une réalité différente que celle du modèle culturel que nous connaissons. En effet, « le livre numérique recouvre une réalité présente très incertaine […], tant il est probable que le livre numérique ne sera pas le livre numérique: hypermédia plutôt que livre,[…] homothétique du papier ou très différent, non plus seulement au prix unitaire mais forfaitaire ou d’abonnement par son paiement, lu différemment par des publics à la fois classiques et nouveaux ».

L’intérêt du numérique repose pour l’instant sur certains segments du marché comme les sciences dures, une partie de la bande dessinée, le dictionnaire et l’encyclopédie. Il importe donc à l’éditeur de savoir saisir le potentiel de ce nouveau paysage pour le dessiner à sa guise. Si les moyens et seulement si ! La première bonne nouvelle date du 26 mai 2011 ; le prix unique du livre numérique est fixé par l’éditeur. L’enjeu des éditeurs français est d’imposer les conditions du  livre papier sur les livres numériques qui bouleversent le pôle de fixité de la chaîne, de sa création à la réception. Cette loi légiférée en 2011 protège les éditeurs qui craignaient de subir la concurrence déloyale des géants de la distribution en ligne.

Mais l’incertitude terminologique de cet objet-livre pose toujours des problèmes de fiscalité. L’économiste Françoise Benhamou souligne l’ambivalence de la création d’un bien qui devient un service à travers sa e-distribution. Moins tranchée que madame Filippetti qui ne s’embastille pas dans des définitions, un livre est un livre ! Et hop !

Semble-t-il, nous devons peut-être appréhender cette mutation en utilisant nos connaissances antérieurs qui jouent le rôle de processus d’assimilation des connaissances nouvelles. En d’autres termes, ce qu’on va apprendre dépend de ce qu’on sait déjà. Mais sait-on déjà lire avant de nous attaquer à la lecture technologique ? Pas de panique, les images et autres liens hypertextes nous sauvent…telle est la portée salvatrice du livre numérique enrichi ; la diffusion du savoir et du plaisir des yeux aux plus nombreux. Allez mettre une tablette entre les mains de tante Armide qui parle encore au subjonctif de l’imparfait pour voir…! Même Paul Veyne s’y met pour nous présenter son musée imaginaire, premier livre d’Art numérique, alors hein !

C’est pourquoi, les prophéties alarmistes qui annoncent la mort de l’éditeur ou du papier par la faucheuse Numérique, s’enflamment trop tôt ! Halloween est visiblement passée mais son fantôme plane toujours comme des relents de cendre froide ! Des vilains mots qui ne font pas peur à ces jeunes éphèbes aveuglés par la culture de l‘écran mais inquiètent plutôt les professionnels du livre !

Avant toute approche, décoiffons-nous de notre robe de bure des neiges d’Antan et à l’instar de Don Quijote anémié de bon sens, demandons pardon de tomber en déshérence face à l’expression hybride de livre numérique. Comme l’invoque François Villon -poète ribaud du XVe siècle – dans son épitaphe la Ballade des pendus, « Que tous nous veuille absoudre » !

En effet, dans ce monde aviné de lui-même, il importe parfois de re-sémantiser les mots, trop souvent victimes d’abus langagier. Ils ont besoin d’avoir un contexte situationnel pour prendre tout leur sens, les travaux sur la mémoire montrent combien l’on se souvient des mots par association à d’autres mots, à une histoire… Ainsi au terme de livre, certains d’entre nous s’imaginent un ouvrage aux pages décaties posé sur la table merisier du salon ou doctement rangé dans la bibliothèque ; temple hiératique du savoir. Nous sommes loin de penser à un objet que l’on recharge !

Et d’autant plus perdus face à la multiplicité des formats et des supports.

Pourtant la logosphère dans laquelle nous baignons déborde de poésie malgré les remous de son époque. Les conservateurs ont été les fers de lance à développer la virtualité des musées, car ils étaient en charge des nouveaux médias dans le projet numérique. C’est ainsi que le plus grand musée virtuel au monde vient d’ouvrir, il regroupe plus de 170 000 toiles de la collection britannique. Grâce à ce projet, 80% des peintures à l ’huile du domaine public qui n’étaient pas accessibles et pléthore d’artistes sont représentés en ligne dans une vaste gallerie. Dans la même veine, il y a aussi le musée Art project de Google qui vient de s’agrandir  avec au total 35 000 œuvres visibles, dont des nouveautés du Palazzo Vecchio de Florence et des objets pré-colombiens d’une collection péruvienne. Comme quoi !

Dernière découverte, on peut aussi être à la fois éditeur, archiviste chargé de la conservation ainsi que de la mise en valeur des fonds patrimoniaux et… superviser le développement numérique en suivant le déploiement de la plateforme de distribution de l’édition numérique Eden Livres, par exemple.Alban Cerisier est cet homme du paradoxe chez Gallimard. Une doxa qui pousse parfois des hurlements simiens face aux bouleversements qui l’ agitent sans les comprendre.

Encore faudrait-il expliquer, se coordonner au lieu de se chamailler la cerise du gâteau pour envisager par exemple, une interopérabilité des plates-formes pour collecter l’ensemble des métadonnées. L’interopérabilité est un terme clé qui relève des normes communes permettant de lire le même livre sur différents supports sans coût de transfert…

… avec une vague impression que la question de la réception se déplace pour pointer le curseur sur le devenir et le potentiel de ce marché naissant. La téléphonie qui semble être aux antipodes de l’univers livresque s’empresse pourtant de développer pléthore d’applications pour croquer la plus grosse part en s’inventant distributeur ! Soit, l’homme est un être perfectible et lire Tolstoï sur son Smartphone, pourquoi pas. Les pratiques culturelles se déclinent à l’infini. Reste les enjeux économiques et juridiques et tutti quanti  qu’il importe de circonscrire. Un jour… quand tout le monde sera enfin d’accord pour coopérer tout en faisant mousser la concurrence ; chose excitante dans ce marché émergeant où chacun se dispute la voiture électrique pendant la récré.

Affaire à suivre le 12 décembre lors de la journée consacrée au livre numérique au Centre national du livre autour de huit tables rondes réunissant les principaux acteurs (président du SNE, SGDL…). Mais où est Aurélie Filippetti ?

Virginie Trézières

Les désarçonnés (Dernier Royaume VII) de Pascal Quignard : de quoi nous sustenter !

Cave canem braves gens ! Le tome VII de Dernier royaume, Les désarçonnés de Pascal Quignard, est puissant ! Des coulées d’acide encore fumantes au sortir de l’eau mais aussi des pages magnifiques sur l’Origine pré-linguistique au noble son hiératique de l’intertextualité gréco-latine, quelques réminiscences personnelles et un humour décapant. L’éclair de sa lame nous éblouit ! Les méditations ontologiques de ce désarçonné – comme il le dira lui-même de
« La guerre » (chapitre LXVI) – sont « les grandes vacances de la vie normale », serve et contraignante. Et voilà que nous tombe dessus cette bombe atomique pour nous ébaudir ; le bréviaire de l’athée, de l’affamé… Finalement, « l’épouvante que l’humanité éprouve est que les fauves reviennent sur les chasseurs au cours d’une terrible chasse à l’envers ». Alors… Sustentons-nous !

Pascal Quignard s’embastille sciemment dans le mutisme pour écrire et s’asseoir face au silence ; cette « suavitas » réduite au « minimum auditif » pour se parer contre l’agression du « melos » tarabustant du monde. De cet éclat interstitiel entre voyage chamanique et présent d’écriture, naît ce volumen qui nous désarçonne et nous transporte vers une autre logosphère ; « épochè » en grec ancien qui signifie « arrêt » et dont vient le mot français « époque » précise-t-il. La nature archaïque parle à travers sa bouche de philologue pour assouvir nos pulsions grégaires noyées dans un artefact social. Mais bien heureusement la guerre a supplanté la chasse. « Cueilleurs de baies » et « ramasseur de silex » peuvent s’enorgueillir d’être toujours aussi près de la terre en la bombardant de poèmes d’amour, Hiroshima siffle et gémit encore dans l’âtre : « des ombres noires étaient assises en rang d’oignon, sans se toucher, devenues presque nues, et toutes avaient le corps boursouflé. »

C’est ainsi qu’un exemple ou une citation en appelle une autre jusqu’à faire jaillir le sens qui jacule en pointillé jusqu’à la poussée finale ! Tombera, tombera pas… cette dernière larme qui s’étire sur 332 pages avant de s’écraser définitivement, montre combien la réaction chimique a été puissante et le foudroiement presque létal ! Chacun de nous comme Saint-Pierre essuie encore les traces accusatrices de la culpabilité. Celle de la « prédation », de la « carnivorie » (chapitre L) ; une « dévoration » physique comme sexuelle. Un malaise lancinant car ces associations d’idées hypnotiques proche du piétinement avoisinent l’incantation. Maître Quignard balançant son encensoir d’une page à l’autre, célèbre une messe burlesque où l’homme est sur la table de découpe de l’autel. Sourire à la saillie des lèvres, force est d’acquiescer dans un silence muséal. Le ton est juste, nous ne sommes qu’une « horde charognarde » (chapitre LVIII). Lecture devient reddition. Ainsi, nous buvons – tel un chat qui lape son lait – cette kyrielle syllabique et sonore pour abreuver nos oasis nécrosées de surabondance et se recueillir pour re-vivre après avoir été désarçonnés par la morsure de la lucidité.

Dès lors, la chevauchée existentielle – imposée dès la première pulmonation au rythme de la battue des hommes – se heurte parfois à des obstacles désarçonnant tout cavalier. Vivre à cheval est un rapt. À tout moment, l’expérience de la tombe peut nous enlever… corps arqué en arrière, la vision chavire et son point de chute aussi. Face aux impondérables d’un « tout à coup » qui « désarçonne l’âme dans le corps », d’une chute de cheval à l’instar de Saint Paul sur la route de Damas, Montaigne, Agrippa d’Aubigné ou d’ « un amour [qui] renverse le cours de notre vie », s’entrouvre l’occasion d’une « re-naissance au cours d’une vie. » Ductilité de la machine humaine, les aiguilles d’airain se dérèglent et le ressort du destin ne peut reprendre sa forme initiale, il rebondit plus haut, plus loin, plus fort !

Une écriture en palimpseste diablement roborative, à travers laquelle Pascal Quignard mêle allègrement le plaisir du récit. Le portrait authentique et émouvant du maréchal-ferrant de son enfance ; le Père français (chapitre XXIX) ou de « Gunnar désarçonné »
(Ch. XXXIV), victime coupable d’un transport extatique face à la beauté scandinave.

« Je préfère mourir plus tôt. Tant pis si je meurs plus tôt. Je veux rester dans cette beauté. »

Mais encore le chapitre XLI intitulé « Le bruit de la liberté » témoigne d’une plume aussi assertive que sublime :

« Il y a un bruit de la liberté. Le bruit des pommes de pins qui se déchirent et qui s’ouvrent brusquement, sous les branches, dans l’ombre merveilleuse et noire, sous le pin parasol, face à l’île de Capri, l’été, à Ischia, sous le ciel bleu. »

Virginie Trézières

Pascal Quignard, Dernier royaume VII – Les désarçonnés, Grasset, août 2012, 337 p.- 20,00 €

 

Parcourons la jungle de São Paulo en compagnie de Luiz Ruffato : Tant et tant de chevaux…

Le titre nous plonge in medias res dans la course effrénée de « tant et tant de chevaux », aguerrie par les surins glabres et luisants qui amputent la certitude des lendemains. Myriade de portraits qui tend, en effet, des mains mendigotes aux lecteurs pour lui rappeler le paupérisme d’une société à deux vitesses où l’air pestilentiel des favelas jouxte les prisons dorées des plus chanceux. Des équidés pantelants qui pleurent aussi la nostalgie de la domestication du cheval qui ne parvient plus à se défaire du mors du cavalier qu’il porte sur le dos. Il importe donc aux habitants de la mégapole tentaculaire de São Paulo de briser les fers de leurs lourds sabots pour retrouver la liberté du cerf sans rênes avant la chevauchée sur l’asphalte accidentée de la ville. Alors que les loups sont devenus les chiens des hommes, ces derniers se transforment à leur tour en cancrelats et muridés de la ruche cuisante du Brésil.

En plongeant dans la fournaise de Luiz Ruffato, nous sommes au cœur d’une aventure humaine surie par la solitude assourdissante des êtres qui s’entrecroisent sans s’écouter. Semelles racornies et décaties, ils égrènent le rosaire de l’espoir pour recouvrer leur chemin… le tracé prend la forme de signes horizontaux qui noircissent les pages blanches de Tant et tant de chevaux.

Ces mots aux os saillants déchirent le drap linéaire de la diégèse habituelle. Car « de ces histoires, mon vieux, que si un jour je m’assieds pour te les raconter, tu vas écrire un livre entier rien qu’avec mes [rencontres]. »

L’auteur en véritable oculiste de son temps, peint des fragments de vies d’anonymes selon différents dénivelés chromatiques, tantôt sur le mode de la confession d’une âme esseulée ou celui de l’épanchement à travers la lettre d’une mère, mais encore la frénésie de messages laissés par une femme trahie et trompée sur le répondeur d’une Luciana, ainsi qu’un « quadrilogue » amusant de couples libertins de la classe moyenne échangeant une « fantaisie » dans l’ensemble de cet univers interlope où braquages et vapeurs d’opiacées sont le lot quotidien. Il nous arrive aussi d’être le réceptacle d’une conversation dans un train, une mise en abîme dans le toum-toum du récit qui ne devrait jamais finir tant la parole s’incorpore à ces êtres de papier.

C’est ainsi qu’une mythologie (du grec mythos: « récit », « parole ») personnelle tisse la nudité textuelle de ces inconnus qui deviennent connus par le truchement de l’écriture en leur concédant un espace d’expression libre dans un espace dialogal. Toutefois celui-ci n’existe qu’à la lecture agissant précisément au moment où elle s’évanouit, en lisant on ne lit pas, on écoute le bissac des mots éventrés… et ne lisant pas, on lit car les feulements des personnages égarés résonnent encore dans nos têtes !

L’on pense à ce gamin victime de prostitution et cadenassé par son bourreau qui rêve de s’envoler car « rester enfermé personne n’aime ça, une de ces nuits [confie-t-il] si j’arrive à poser le pied sur le rebord de la fenêtre d’en dessous, je saute ».

Un écho qui témoigne de la mobilité de l’écriture ductile de Luiz Ruffato étirant les phrases sans jamais casser le fil narratif. Les cicatrices faites au texte par l’abondance des virgules rendent possible ces glissements de flux de pensées ininterrompus dans la course aux apparences échevelées d’un texte sans point.

Il dévide l’inextricable lacis des sentiments, rêveries des personnages en leur octroyant la légitimité d’un je qui joue le rôle d’un actant. Une mise en voix singulière avec un idiolecte fidèle à la chair linguistique qui pourrait constituer un obstacle à la réception pour ceux qui ne savent pas se taire pour écouter ou dessiller leurs yeux chassieux de la linéarité traditionnelle ! En effet, il est question d’un étranglement polyphonique qui explose au contact de l’acte littéraire de l’auteur.

À l’instar de Stendhal promenant son miroir le long d’une grande route qui « reflète à [n]os yeux [soit] l’azur des cieux, [ou] la fange des bourbiers », Luiz Ruffato, parcourt la jungle de São Paulo le temps d’une journée sans se soucier des hurlements simiens des doctes littérateurs. Salué par la critique brésilienne dès sa sortie en 2001, cet opus étonnant est considéré comme un grand livre novateur tant par sa typographie variée que par l’originalité du traitement métalinguistique et le poids des mots.

À la fin de cette pérégrination brésilienne, le silence s’appesantit de nouveau, couché sous le vent du foulement de « tant et tant de chevaux, mais personne ne connaît plus leurs noms, ni leur pelage, ni leur origine… » sauf nous !

Virginie Trézières

Luiz Ruffato, Tant et tant de chevaux, Editions Métailié, septembre 2012 154 p. – 9,00 €

Première édition, mars 2005, Editions Métailié, 150 p.- 16,50 €

Le Murtoriu de Marc Biancarelli n’est pas si innocent !

Marc Biancarelli – enseignant de langue corse dans un lycée du sud –  est l’auteur de nombreux ouvrages dont 51 Pegasi(2004) et l’Extrême méridien (2008). DansMurtoriu, second roman traduit en français par Jérôme Ferrari et ses acolytes, publié chez Actes Sud, il sort de nouveau son épée hors du fourreau et frappe à coups d’estoc verbal l’état d’avilissement éblouissant dans lequel l’homme contemporain se réfugie. Le ciel bleu de la Corse se teinte d’un bleu cinéraire qui sonne le glas d’un monde comme l’indique le titre dissonant « murtoriu » (polysémie explicite que l’on pourrait traduire du corse par le « glas » ou « avis de décès »), – sous-titré Ballade des innocents – qui annonce la tessiture de l’économie du livre. L’étranglement verbal dont fait preuve son auteur est une gageure en ces temps bien polis par une intelligentsia parisienne qui n’ose pas déchirer de leur calame la toile des mots. Pourquoi s’offusquer, la cécité n’est-elle pas confortable ? Pourtant chose faite et sans ambages avec Marc Biancarelli.

Force est de constater, en effet, que nous sommes loin de la « religion de l’art »  (Kunstreligion) ; ferveur sacrée qui possédait et habitait le gominé du XIXe siècle. L’un étant la fin de l’autre et le curseur des croyances se déplace aussi. La problématique qui inquiète les derniers éclairés de ce monde repose sur l’étendue du pouvoir de cette croyance devenue le totalitarisme d’une culture dévoyée aux effluves narcotiques et nauséabondes, secondée d’une inflation du discours dominant sur la consommation immédiate ! Un système idéologique qui se veut total jusqu’à ronger la sphère intime de la pensée qui caporalise ses citoyens ; habitants d’une cité en guerre, celle de la politique culturelle. Les dudits citoyens « si banalement humains » sont désignés par l’un des compagnons du narrateur à travers le piètre appellatif de « nombreux ».

« Certes la vilenie a triomphé une fois de plus, certes les nombreux célèbrent une fois encore leur propre médiocrité ! Mais c’est dans ce contexte assombri par un étalage de crasse consensuelle que des être éclairés – à savoir nous, les derniers être éclairés de ce monde en perdition – peuvent enfin s’élever pour atteindre aux vertus les plus éminentes de la pensée et de la philosophie ! »

C’est pourquoi l’auteur conduit habilement son récit en le doublant du voile du fantôme du grand-père du narrateur, combattant de la première guerre mondiale. Prémices de la fin d’un monde ! Un récit émouvant et clairvoyant guidé par l’ombre atavique d’un passé englouti où se mêlent les différents visages de la guerre entre baïonnettes et obus qui éventrent la terre en flammèches éparses et la tyrannie pernicieuse, voire silencieuse des idées. Si idées il y a toujours. Et non oligarchie d’un groupe bien-pensant et ventripotent d’orgueil ! Désormais, le livre en tant qu’industrie culturelle s’apparente à un vulgaire sac de patate dans cette guerre des chiffres. Les grandes enseignes dont « la  liste est longue comme un jour de pluie », comme E. Leclerc vendent à proprement parler des sacs de jute tout en se nimbant de façon hiératique d’un espace culturel. Cherchez l’erreur ? Comme l’indique Murtoriu, le marché du livre s’étend sans veiller à la publication de « livre[s] de qualité, de littérature précieuse et d’authentiques auteurs ».

Dès les premières pages, le lecteur averti comprend que Murtoriun’est pas un traité de pédologie sur le sol siliceux ou graniteux corse mais bien l’histoire d’un anachorète extravagant. La combinaison de ces deux termes alambiqués est loin d’être antinomique, bien au contraire, elle se rapprocherait même d’une stupide tautologie comme « Vive la vie » ou « l’avenir est mortel », seule certitude du futur imprévisible ! Le narrateur deMurtoriu est l’un de ces extravagants au sens étymologique du terme latin  – extra ; hors de / vagari ; errer, vaguer, qui sort des limites de la normalité –  situé en périphérie de la pensée unique flamboyante qui s’octroie une légitimité plénière. En cela, un ermite à l’abri de l’idéologie imposée. Le seul survivant avec ses quatre autres parèdres de la montagne – dont Mansuetu ; un personnage infirme et taiseux, emblématique du livre, comme le dernier ectoplasme de cet ordre ancien car il « n’a aucune notion de l’économie, de la consommation ou de la protestation » –  à ne pas être atteints de rhinocérite lobotomisante.

Tabula rasa, il importe donc d’ « oublier [les écoles] où l’on [nous] a appris tant de choses inutiles, et aussi tant de choses utiles pour [nous] conforter dans la croyance que seul le centre pouvait [nous] apprendre autre chose, afin que [nous nous] embourbi[ons] dans [nos] connaissances sans jamais avoir la plus petite idée de l’étendue de [notre] soumission. »

À l’instar du mât suspendu entre ciel et terre, le narrateur, Marc-Antoine Cianfarani, reste dans sa maison perchée sur les hauteurs des Sarconi, «  un petit village blotti dans sa coquille », tout en observant les remous de son époque, où loisir et culture se mélangent impunément dans un camaïeu fangeux. Il abhorre ce flot accoutumé de touristes qui noircissent les littoraux et braves gens du même acabit qui foulent lourdement le sol en déflorant les venelles en fiers conquistadores. Terres incultes transformées en vitrine consumériste où règnent une complaisante exhibition et la religion sémiotique de la mode. Poète et « libraire raté », Marc-Antoine se retire et ferme sa librairie en pleine période estivale. La compétence de censure qu’il s’accorde est un acte de politique culturel revendiqué à bon escient. Il a effectivement découvert le versant tragique de l’existence qui est celui de donner un sens à sa vie… et pourquoi pas par le retrait de ce monde de fats abreuvés de boissons capitalistiques ? Il peut faire sienne la citation de Milan Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être : « Avez-vous une si haute opinion des gens qui vous entourent qu’il faille vous soucier de ce qu’ils pensent ! » À présent, nouvelle donne, « la question est de savoir, puisque j’écris, qui je suis et d’où j’écris ».

Il est un roman corse aux frontières ténues pour se vêtir d’un accent universel et intemporel. L’on se souvient de l’allocution d’André Malraux à l’Assemblé nationale en novembre 1967 : « Le monde moderne est le mélange de son futur et de son passé ; il est extrêmement peu son présent ». La traduction en français de ce roman met en exergue la contagion de cette tragédie aux allures mythiques pour un écrivain ou pour ce « libraire raté » de vivre dans un « ici et maintenant » au reflet rose pâle, comme ces « tragédies d’arrière-cuisine » invisibles lorsque notre grand-mère égorge un poulet ! Le théâtre social dont nous sommes les principaux acteurs n’épargne pas le sacrifice. Le livre est offert en libation aux liseurs qui savent encore lire. Le livre tue car il est écrit à la saignée de celui qui se poste en «  observatoire du monde ». Marc-Antoine accoudé sur le balcon de sa Méditerranée nous raconte son chemin de croix intérieur ; celui d’un exilé qui ne trouve plus sa place parmi les moutons de Panurge. Un élan salvateur qui l’aidera à comprendre le sens de son écriture et son identité parmi le nombre. Un combat sans précédent car la figure d’auteur n’existe pas, mis au ban il est accusé de folie car « ici on ne lit pas, on ne sait même pas à quoi peut bien servir un écrivain, on ne croit pas que la valeur des choses passe par les mots, la puissance n’est plus la langue ».

« Je n’eus dons pas la possibilité de me vautrer définitivement dans l’opulence et la corruption. Ne réussissant pas à transformer mes écrits en valeur marchande, j’en suis venu à m’interroger sur la signification de mes échecs. » […] « Je ne propose en effet ni paninis, ni cartes postales, ni bobs ou maillots de bain, je vends de la marchandise pour la cervelle or tous ces connards se contrefoutent de leur cervelle, ce qui les préoccupe c’est le hâle de leur cul. »

Un rictus amer doublé d’empathie s’esquisse à la lecture et nous sommes heureux d’épargner nos canaux lacrymaux pour de meilleures occasions comme le mariage de Loana qui approche. Face aux frénétiques réminiscences d’un ancien camarade de classe, il lance promptement « remue tes souvenirs en m’oubliant » ! Le sens de la formule laconique est efficace et les panaches de plumes couleurs lilas et autre lyrisme larmoyant à la Lévy sont laissés au placard. Au travers du prisme du narrateur, nous pénétrons dans l’univers agreste et authentique qui laisse place à la battue séculaire de sangliers, la lampée de vin et d’eau-de-vie, de brocciu frais de chèvres, de fromage[s] à « pâte brune à la consistance de beurre, parsemée de vermisseaux baignant dans l’eau-de-vie pour contenir leur voracité, une pâte incandescente qui embrase la bouche et fait jaillir les larmes, une pure merveille » dans un décor aux escarpements rocheux, des bosquets à la végétation luxuriante entre genêts, lande de bruyère et cours d’eau pour irriguer une écriture sèche qui n’est pas passée au tamis convenu d’un académicien ! La langue se veut vigoureuse et sans complaisance. Une plume ignée qui a la charge d’un éclair et qui foudroie par la rudesse du ton et l’humour caustique : « Je ne suis pas devenu fasciste au point de remettre en cause ce merveilleux système qui est  le nôtre, avec ses détournements de fonds et ses manipulations d’opinion, même pas au nom de toutes les inégalités et de la misère qu’il génère. »

Pour finir, nous saluerons l’auteur d’avoir eu le mérite de ne pas enfermer ses personnages dans des essences « définitives » telle l’image d’Épinal du paysan rustre et mal dégrossi comme certains verrats qui nous servent de diplomates. Mansuetu, le dernier berger de la région, figure le sceau d’une humanité candide et son frère Trajan est un agriculteur féru d’art à ses heures perdues.

Murtoriu de Marc Biancarelli est une belle découverte dans cette rentrée littéraire. Au terme de la lecture de cette œuvre d’une facture forte et singulière, l’on regrette que l’ensemble de ses livres ne soient pas traduits en français…

Virginie Trézières

Marc Biancarelli, Murtoriu : Ballade des innocents, traduit du corse par Jérôme Ferrari, Marc-Olivier Ferrari et Jean-François Rosecchi, Actes Sud, septembre 2012, 270 p. – 22,00 €

 

Jérôme Ferrari confirme avec Balco Atlantico notre désir sauvage d’affirmer notre propre vie

Dépouillée, elle s’enroule de ce corps déchu et l’embastille de ses bras nubiles. Ils ne forment qu’Un à l’image du mythe de l’Androgyne de Platon. Virginie, l’une des voix de ce roman s’enveloppe du suaire de celui qu’elle a toujours admiré, tel le serpent d’Asklépios autour de l’arbre de la Vie à présent effeuillé. Cette première scène du roman fort et solaire de Jérôme Ferrari nous plonge in medias res dans l’univers tragique, antique et pourtant nous sommes à Corte dans un petit village corse aux ruelles escarpées !

Edité en février 2008 chez Actes Sud, ce roman est un volcan insulaire, un bouillonnement d’existences ! Les thèmes abordés rappellent ceux convoqués dans les films de Wong Kar-Wai, à savoir la mémoire, les souvenirs, l’exil, l’errance… des échos existentiels qui meuvent la terre des Hommes de la Chine à la Corse.

Le livre s’ouvre sous les vagissements de la douleur et l’ultime reptation d’une jeune fille nommée Virginie dont l’étymologie latine « Virgo, Virginis », qui a donné vierge, est sibylline. LaPulcher Dolorosa remplace la figure de la Madone éplorée ; la Mater Dolorosa pleurant son fils sacrifié. Fils de Terre de Sienne, Virginie drapée de la figure de la Vierge païenne, pleure son amant maculé de boue sanglante ; Stéphane Campana, victime de deux balles mortellement logées. Ainsi, le Corps et le Sang de ce nationaliste corse voué pour ses facultés intellectuelles au sein du groupe auquel il œuvrait, gît. Et la transsubstantiation a lieu !

Un martyr est né :  » Stéphane lui-même venait d’entrer dans le jardin lumineux des martyrs dont les parfums célébraient le couronnement d’une vie parfaite. » De cet amour chaste qui les unit dans un Ici et un Ailleurs, le lecteur retiendra la combustion du plaisir qui s’opère à travers la contemplation du regard, pour ne rien profaner et ne pas blesser cette jeune biche au flanc vierge par l’archer qui débande son arc trop tôt. Rencontrés quand elle avait treize ans et lui, son aîné de plus d’une dizaine d’années et marié à une autre femme,  » ils ne font pas l’amour (…) ce qu’ils font attend d’être nommé ».  » Il est assis sur une chaise en face d’elle. Il la regarde pendant de longues minutes. Il mourrait plutôt que de la toucher. »

Dès lors, l’apprivoisement passe d’abord par la fulgurance du regard en attendant que « sous [sa]robe, il n’y [ait] plus le code pénal » comme le chantait Léo Ferré dans Petite. Sirotant sa grenadine, il ne manque pas de lui apporter pendant les réunions du week-end au bar de sa mère, un petit cadeau. Le sceau du désir réside donc dans l’émerveillement de l’esthète qui transfigure la matière… à l’instar de Swann qui voit en Odette, la Sephora de Botticelli.

Les années passent et il se laisse à son tour happer par ce ballet amoureux aux cimes impossibles. Pour conjurer la loi trop lente du cadran de fer, Virginie patiente… nue, étendue sur son lit, elle s’offre en libation en guise de Sainte venaison à l’œil qui vient se repaître. « Il veut la voir, allongée sur le lit avec les yeux bandés, ouverte comme une carcasse d’animal ».

Dissonant, l’éclair de la vue nous frappe par son spectacle avant de s’annoncer sous le coup d’une salve détonnante qui déchire le ciel d’un frisson blanc épileptique. La pénétration de l’image sur la rétine est une gorgée d’air jusqu’à la prochaine excavation d’oxygène dans le mur cryogénisé de la violence qui nous entoure. Elle est pour Stéphane Campana sa fleur de dictame, l’éclat adamantin digne de panser ses plaies : « il avait l’impression qu’elle le préservait de la haine, de la migraine et du dégoût, l’extraire de l’horreur du monde »…

Telle est la rédemption du saisissement poétique qu’offre Virginie à son regardeur et que l’on retrouve sous la plume de Jérôme Ferrari, langue sensorielle et foudroyante de lucidité mordante.

« Qu’on puisse envisager avec enthousiasme de jeter un nouvel être humain dans le monde, c’est là quelque chose qui me dépasse totalement. En quoi serait-il louable d’extirper du néant un être qui n’a rien demandé, pour le faire devenir à coup sûr la proie des maladies, de la souffrance, du fisc et de la mort – en toute justice d’ailleurs, si on pense que lui-même récompensera ses géniteurs de leurs soins en les envoyant pourrir dans une maison de retraite…? »

« Ou bien n’y a-t-il plus rien qu’un voile blanc sous un ciel noir ? » comme l’évoque le regretté poète Jean Follain (1903-1971). Le damier sera rouge et blanc. Le sang de l’hymen finira par couler mêlé à celui des Hommes. À l’aube de son efflorescence et impatiente, la Vierge s’offre à un quidam qui la « baise » :

 » – Ça te plaît de baiser ? Tu voudrais baiser encore ? Elle répétait le mot vulgaire, de manière factice, pour en faire ressortir toute la vulgarité, avec une espèce d’obstination méchante. »

Saignée qu’elle ne partagera pas avec l’élu de son cœur et qui accélérera malgré elle la machine infernale. Amer sacrifice de l’éphèbe déflorée par l’orgueil ithyphallique, sur un pieu sans Amour. Ingrédient pourtant indispensable pour faire triompher la Trinité fraternelle ; sel des Hommes. Regard impavide, inébranlable et d’une pesanteur grave, Virginie divorcée de Marie est bien seule à fouler cette terre d’impiété.

N’est-ce pas de l’Amour que naissent les plus grands édifices de l’espoir ? Le fleuron de la langue latine veut que Maria soit aussi le pluriel de « mer » ; celle qu’Hayet célébrera en admirant les couchers de soleil sur l’esplanade Balco Atlantico qui longe l’océan, en se demandant « où est l’échappatoire ? [car]la mer est derrière. » La voix d’Hayet qui nimbe le roman d’un souffle frais – jeune marocaine arrivée en Corse avec son frère – est la lame de fond de l’océan de la Nostalgie. Le soleil s’enfonce déjà dans l’Atlantique ; un poudroiement de lumière dans un brouillard qui s’épaissit…à la recherche d’un monde meilleur mais « nous ne changerons pas le monde. Nous n’en effacerons pas les frontières pour le ramener à l’unité ».

De ces amours tangibles pour un homme dressé sur l’autel de la vénération, celui de la Terre natale ou fraternelle jusqu’à tuer l’altérité, se dévide l’écheveau du destin de plusieurs personnages qui s’entrecroisent. Chacun essaye de rendre son monde habitable en s’isolant dans la poursuite d’une Idée ; l’Amour obsessionnel, « un rêve [que Virginie] a construit toute seule, un rêve dont elle s’est rendue prisonnière », ou la Foi en des valeurs fanées dans un Olim florebat (« Autrefois florissait », topos littéraire dans lequel le passé est toujours mieux que le présent plongé dans l’âge des ténèbres).

Emprisonnés dans la mythologie de murs invisibles, les Hommes s’enferment dans l’incompréhension.

Alors comment pallier la prescience d’un silence opiniâtre, si ce n’est en s’inventant un fantôme ? Théodore, professeur d’ethnologie interné pendant deux ans en hôpital psychiatrique pour excès de mémoire, tente de s’abstraire de cette vacuité en s’inventant un drôle de parèdre à l’identité floue. S’agit-il d’un « monstre » ou d’un « héros » de guerre ?

On entend les pleurs de sa guérison qui le renvoie à sa solitude : « J’aurais pu continuer à vivre avec lui. Je ne m’étais jamais senti aussi seul. »

Pour notre bon plaisir, l’auteur écrit de belles pages débordantes d’alacrité qui relatent avec empathie ses débats intérieurs. Le captif de ses pensées « se plaisait beaucoup à évoquer l’ampleur de son héroïsme dans un récit alambiqué ». Qui n’a jamais espéré avoir un ami imaginaire pour nous conter des histoires ?

Désormais, il appartient aux autres de dresser l’obélisque de la Mémoire sur la place publique car « nos vies seront racontées par des gens qui ne savent rien des merveilleuses histoires » qui couvrent notre nudité. Jérôme Ferrari redonne la voix à ces ectoplasmes de papier sous la coupole spleenétique de la mémoire que l’homme fixe avec les épingles du souvenirs sur le mur flottant de sa vie. De cette façon, Théodore note à bon escient les rencontres et les événements journaliers sur un carnet :

« J’éprouve peut-être une nostalgie terrible pour des choses qui n’existent pas. Mais je ne veux pas perdre cette nostalgie. »

Une rotondité anamnésique en lignes brisées qui finit par mélanger fiction et réalité dans un temps aoriste qui n’existe probablement pas. Le présent se noie dans l’aube pluvieuse de ce qui appartient déjà au passé en le transformant en souvenir. Âmes esseulées perdues dans le lacis d’un passé inéluctablement présent et ne sachant comment rompre le nœud gordien du chaos, elles ne laissent apparaître qu’un tissu d’élucubrations. En effet, « si ce que nous rêvons s’inscrit  parfaitement, et de manière cohérente, dans le cours de notre vie normale, comment différencier le souvenir du rêve et le souvenir d’un événement réel ? » L’aragne tisse ses souvenirs en vain, les fils se superposent comme la technique musicale du contre-point qu’adopte le style fugué de ce merveilleux ouvrage polyphonique mélangeant récit et poésie de l’instant.

Une fiction aux accents de vérité sur la solitude, l’amour, l’espoir, « le poids de la désillusion », la dévoration de l’homme où « la violence féroce d’un instinct de horde, un désir sauvage d’affirmer sa propre vie contre celle de l’autre » est le versant obscure qui nous consume !

 Virginie Trézières

Jérôme Ferrari, Balco Atlantico, Actes Sud, octobre 2012, coll. « Babel », 192 p. – 7,00 euros

Première édition, Actes Sud, janvier 2008