« Recherche du père »

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Le précepte socratique du « Connais-toi toi-même », n’est pas animé chez Camus par un souci éthique qui inviterait le personnage principal  — fût-il encore vivant — à pratiquer l’examen de conscience, mais il est bien celui d’une quête, comme l’indique explicitement la première partie du livre Le premier homme : « Recherche du père ».

D’emblée, le ton est donné à travers l’ellipse temporelle de quarante ans qui sépare le premier chapitre du deuxième. Que s’est-il donc passé dans la vie de Jacques Cormery orphelin de père pour qu’on se retrouve quarante ans plus tard devant la tombe d’un homme sans visage ? « [Jacques Cormery] lui-même avait dû s’élever seul, sans père, n’ayant jamais connu ces moments où le père appelle le fils dont il a attendu qu’il ait l’âge d’écouter, pour lui dire le secret de la famille. » Il n’a jamais pensé auparavant à ce père qui dort depuis longtemps sous cette dalle et mort au champs d’honneur sans laisser de traces, pas même dans la mémoire des siens, ni de son fils.

Pourtant, ce qu’il cherche depuis ces quarante dernières années, « il lui semblait maintenant que ce secret avait partie liée avec ce mort, ce père cadet ». Rendu à l’immense oubli, cet être au nom flou et sans passé devient le personnage principal absent de l’histoire du premier homme.

« Certainement, il y avait eu trop de morts [pendant la Première Guerre mondiale], mais, quant à son père, il ne pouvait pas s’inventer une piété qu’il n’avait pas […], il se promettait de faire ce que sa mère […] lui demandait depuis si longtemps : aller voir la tombe de son père. […] Il trouvait que cette visite n’avait aucun sens, pour lui d’abord qui n’avait pas connu son père, ignorait à peu près tout de ce qu’il avait été. »

Entre distanciation et pudeur, Camus (qui ne connaîtra pas non plus son père comme Jacques Cormery) reste le narrateur hétérodiégétique ; extérieur à l’histoire. Ce parti pris est peut-être une façon de montrer que le besoin d’un dialogue de soi à soi passe par la médiation d’une troisième personne du singulier pour éviter ce choc frontal avec soi-même. Ce « il » qui est pour Benveniste une « non-personne ». Et effectivement, Jacques Cormery est un personnage fictionnel en voie de fictionnalisation qui écrit son histoire au fur et à mesure qu’il enquête sur le passé de son père. Il est cet être « avide de vivre, révolté contre l’ordre mortel du monde qui l’avait accompagné durant quarante années ».

La résonance existentielle du roman n’est pas sans rappeler le « juge-pénitent » dans La chute (1956) avec le personnage de Jean-Baptiste Clamance qui n’est autre qu’un clin d’œil à Jean le Baptiste biblique « clamens in deserto ». Les initiales de Jacques Cormery nous permettent ainsi de lire Le premier homme à travers le prisme ontologique. S’agirait-il d’une rédemption du genre humain, rendue possible en se réconciliant avec le Père ?

Le mot « rédemption » qui vient du latin « redimere » ; « racheter », est un terme à entendre dans son sens polysémique quand on sait combien Camus met en relief la pauvreté de la famille Cormery, raison pour laquelle la grand-mère maternelle enjoint le jeune Jacques, encore au lycée, à travailler pendant les vacances d’été pour subvenir aux besoins domestiques. Il rembourse sa dette en se sacrifiant, et c’est ainsi qu’il prend conscience qu’il devient un homme avec le poids de la lucidité qui pèse comme un couvercle. Après avoir « grandi seul », il appréhende la fracture du temps qui le sépare de son père et la perte de son innocence pour devenir le nouveau dépositaire de la mémoire. L’enfant est mort. Et nous quittons le personnage sur le chemin du lycée, après avoir connu son premier baiser.

Il s’agit d’une véritable conversion de J.C (« vertere : se tourner ») qui se tourne littéralement vers la tombe de son père,« dans le vertige étrange où il était en ce moment », pour connaître celui qui est sans visage, pour enfin s’approprier son histoire personnelle. Cette quête n’est pas initiée de son propre chef mais elle lui permet tout de même de se réapproprier une part de lui-même en tentant de « reconstitue[r] sa propre identité à travers une recollection de choses dites » (Michel Foucault). C’est pourquoi, il ne cesse de questionner en vain sa mère sur l’héritage familial et les fermiers du coin qui auraient connu son père.

C’est finalement à travers l’écriture de ce roman inachevé, que le personnage gagne une consistance dont il était auparavant dépourvu. Une écriture constructive qui devient prescriptive de ce que doit être la réalisation de soi-même. Ainsi, chez Camus, débouche-t-elle sur sur la « Recherche du père », expérience qui permet à l’homme d’accepter son humaine condition en construisant sa mémoire ; une médiation entre soi et le monde (vivant ou mort).

Cette quête rétrospective s’infléchit vers une dimension morale, entendons par là la volonté d’imprimer une direction à l’existence, et qui passerait par un retour sans précédent aux Origines.

Camus a survécu à son projet qui n’était encore qu’au stade d’esquisse, quand on a retrouvé son manuscrit dans sa sacoche le jour de l’accident, le 4 janvier 1960. Il a inventé le langage qui lui permettait de se dire, une écriture qui n’a pourtant jamais été retouchée en raison sa mort accidentelle. Quelques semaines avant le drame, en novembre 1959, il notait dans sa correspondance qu’il devait travailler sur son « premier jet ». Le manuscrit du premier homme a eu un destin exceptionnel, sa publication, quoique tardive, est l’œuvre de sa fille qui l’a intégralement retranscrit au début des années quatre-vingts pour le publier en 1994. Il aura donc fallu trente-quatre ans depuis la mort de son auteur pour que cette œuvre soit connue du public. Il reste encore quelques mots illisibles qu’on n’a pas pu traduire et que le texte marque d’un blanc entre crochets. Au lecteur de reconstituer ces lacunes. Cela ne nuit pas à la lecture et nous avons le plaisir de lire de belles pages lyriques et empreintes de poésie sur les joies simples de l’enfance qui se partagent entre la saveur des beignets à l’huile, le pépiement des hirondelles, les bains de mer, les jeux… sous le soleil poussiéreux d’Alger.

Mais au-delà de toute cette allégresse et le bonheur d’aimer, comment appréhender sans foi ni sans mémoire le monde des hommes de notre temps ? Comment commencer une vie sans racines ?

« Après tout, il n’était pas trop tard, il pouvait encore chercher, savoir qui était cet homme qui lui semblait plus proche maintenant qu’aucun être au monde. Il pouvait… »

Le premier homme, Camus

Hernani entre ombre et lumière

54344928Dès son enfance, la vie d’Hernani est marquée par la mort de son père. Esseulé au sein d’une société qui brille de « jeunes idiots ! [et de] vieillards débauchés (v.1359), cet orphelin ne peut compter que sur la protection maternelle d’une nature aussi sauvage que lui et sur l’amour indéfectible de Doña Sol.

Celle qui lui répète inlassablement « Je vous suivrai », quoi qu’il advienne. Don total de soi, amour de femme qui s’aventure dans une course effrénée vers l’abîme. Et pourtant… Hernani n’est-il pas aussi ce Don Juan d’Aragon, l’un des grands d’Espagne ? Un arbre émondé qui cache en son cœur celui d’un homme, plus que celui d’un bandit. Mais trop humain, ce héros romantique — nécessairement enfiévré et maudit — est une âme déchirée entre les aspirations opposées de sa personnalité ambivalente : « Entre aimer et haïr, je suis resté flottant » clame-t-il au vers 386.

Cet « homme de la nuit » « dont l’œil [a] l’éclair du glaive » (v.1920-21) n’est pourtant pas imbu d’une haine héréditaire qu’il chercherait à expier en vengeant la mort de son père, il est ce « proscrit » d’une nature douce et obscure qui « aime les prés, les fleurs, les bois, le chant du rossignol (v.1925).

N’est-il pas fait pour aimer et être aimé de Doña Sol, sa « madone » ?

Ange céleste qui rappelle l’amante mystérieuse du « rêve familier » de Verlaine :

Car elle me comprend, et mon cœur transparent
Pour elle seule, hélas! cesse d’être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse? Je l’ignore.

Hernani est « une force qui va […], poussé d’un souffle impétueux, [vers] un destin insensé » (v.994), lui interdisant ainsi tout repos tant la mort le subjugue et lui paraît seule capable de mettre fin à ses tourments et à ses angoisses ; celles du poids de l’irrationnel que tout homme porte en lui.

Le destin nous invite, par là même, à courir le risque de perdre la raison pour regagner au décuple ce qu’on a perdu : l’Amour vrai.

« Devions-nous pas dormir ensemble cette nuit ?                                                  Qu’importe dans quel lit ? » (v.2135)

Hernani, Victor Hugo (1830)

L’Échec sentimental

L_Education_sentimentale 

Toi le moutard, l’ado mal défriché ou le pituite du coin, tu sauras apprécier L’Éducation sentimentale par ton acuité prédisposée à la douleur. En perpétuelle demande quand elle cesse, tu pallieras le manque avec ce roman-fleuve, à l’image de la Seine souvent présente dans ce livre qui charrie ses eaux de Nogent-sur-Seine à Paris. C’est Frédéric Moreau, le personnage principal, qui nous entraîne de sa ville natale à la capitale, d’une maîtresse à une autre, d’un bal masqué à des dîners, d’une maison de campagne à un atelier de faïence, de Saint-Cloud à Auteuil… il est le type même du oisif dédaigneux sans ambition qui s’étonne de ne pas connaître la félicité que devrait lui valoir « l’excellence de son âme ». Il est conduit à l’inaction par son tempérament romantique, et du même coup à notre inertie la plus totale. Quand il s’ennuie, il écoute pendant une heure une leçon de chinois ou d’économie politique dans une salle du Collège de France, et on remercie Flaubert de ne pas nous décrire ces cours dans toute leur exhaustivité.

Nouvellement reçu bachelier, Frédéric a dix-huit ans au début du roman en 1840, cheveux longs, album sous le bras, immobile près du gouvernail, d’une allure romantique. Il est doté d’une sensibilité supérieure à celle de son entourage et montre plus de discernement que ses compagnons dans ses choix artistiques. Il compose des vers, des valses allemandes, commence un livre qui est rapidement relégué au rang des avortons.

Chacun est ancré dans ses certitudes, à la fois le personnage et le lecteur qui piétinent tour à tour. L’un est inapte au bonheur, qui vient de sa vanité et de ses prétentions et l’autre inapte au malheur en s’octroyant le droit de ne pas s’infliger une telle lecture, qui rappelons-le est celle d’une vie morne et ennuyeuse. En effet, faute de pouvoir saisir son destin, Frédéric le laisse s’écouler, et nous aussi, on peine à garder la tête hors de l’eau dans ce flot de plus de cinq cents pages. Parfois, il pleut… et le primat de la poésie resurgit comme une bulle d’air :

« Des ombres glissaient au bord des trottoirs, avec des parapluies. Le pavé était gras, la brume tombait, et il lui semblait que les ténèbres humides, l’enveloppant, descendaient indéfiniment dans son cœur. » 

Et chemin faisant sur les pavés gras de Paris, l’on se souvient moins de l’acte accompli que de l’acte manqué car l’intrigue semble faire défaut. Flaubert rêvait d’écrire « un livre sur rien » et c’est (presque) réussi… avec brio.

Et pourtant… il s’agit bien d’une histoire d’amour sur fond d’évolution politique qui court de l’Empire au coup d’état de Louis-Napoléon Bonaparte en passant par les révolutions de février et de juin 1848. Le pauvre lecteur avide ou contraint que nous sommes de (re)lire ce classique de la littérature française, parvient pourtant à soigner son âme mutilée.

Étonnant coup de maître de Flaubert que de prendre pour sujet un héros anonyme pour en faire un portrait universel qui résonne en chacun de nous. Qui n’a pas à l’instar de Frédéric des amis étranges comme Pellerin ? Un peintre raté de cinquante ans, qui lit des ouvrages d’esthétiques pour découvrir la théorie du Beau et qui assiste à tous les enterrements relatés dans les journaux. Celui-ci a le bon goût d’offrir à Madame Arnoux à l’occasion de sa fête un fusain « représentant une espèce de danse macabre ». Frédéric cultive cette amitié pour être près d’ « Elle ». Comme le souligne Flaubert, « il y a des hommes n’ayant pour mission parmi les autres que de servir d’intermédiaires ; on les franchit comme des ponts, et l’on va plus loin ». Dans la galerie des portraits qui nous sembleraient familiers, nous pourrions rajouter Regimbart, le pilier de cabaret, qui dès huit heures prend le vin blanc, l’absinthe au déjeuner et finit la soirée par le vermouth dans une « morosité silencieuse ». Ou plutôt, devrions-nous dire, qui n’a jamais nourri une passion sans espoir pour une femme mariée comme Frédéric ? Cette fameuse madame Arnoux qui est comme une « apparition ».

Il est sensible à sa peau brune, à ses bandeaux noirs que forment ses cheveux et surtout à son pied quand « sous le dernier volant de sa robe, [il] passait dans une mince bottine en soie ». Menton dans la main, le lecteur (un peu fatigué de cette mollesse de rythme) esquisse enfin un sourire en le découvrant fétichiste. Chez Octave Mirbeau, on avait droit aux bottines de Célestine dans Le Journal d’une femme de chambre, ici, l’objet de curiosité s’arrime aux pieds ! Troublé à la vue d’un bas de robe qui laisse entrevoir l’infâme tentation (« la vue de votre pied me trouble »), il pousse la hardiesse jusqu’à souhaiter se transformer en ce mouchoir de batiste avec lequel elle sèche ses larmes.

Ce pouvoir érotique est difficilement imaginable aujourd’hui. Mais elle est pour lui cet ange de vertu asexué, chaste d’amour, une madone telle qu’« il ne pouvait se la figurer autrement que vêtue, tant sa pudeur semblait naturelle ».

Le pouvoir déformant de l’amour fait son œuvre, comme chez chacun de nous, et le prisme change lorsque Rosanette, lorette gouailleuse, la décrit comme « une personne d’un âge mûr, le teint couleur de réglisse, la taille épaisse, des yeux grands comme des soupiraux de cave, et vides comme eux ! » Et c’est le soufflet qui retombe.

Il a deux maîtresses qui comblent sa solitude et sa vie d’étudiant  (si tel est le mot, pour avoir passé quinze jours sur les bancs de la faculté de droit), il fréquente la maison de Rosanette, personnage féminin fantasque qui s’amuse à « courir à quatre pattes » pour divertir la galerie, farde ses bichons… Toutefois, il faudra attendre la fin de la seconde partie du roman pour qu’elle devienne sa maîtresse, dans la chambre préparée pour « l’autre », pendant que Paris est à feu et à sang ce 22 février 1848. Il avait en effet loué une chambre dans un hôtel meublé, rue Tronchet, pour son rendez-vous avec madame Arnoux. Chagriné par son absence, alors qu’elle lui avait promis d’être là, il la substitue par Rosanette, le temps d’une nuit d’amour. Frédéric sera sans cesse tiraillé par « la fréquentation de ces deux femmes [qui] faisait dans sa vie comme deux musiques : l’une folâtre, emportée, divertissante, l’autre grave et presque religieuse ; et vibrant à la fois, elles augmentaient toujours, et peu à peu se mêlaient ; — car, si Mme Arnoux venait à l’effleurer du doigt seulement, l’image de l’autre, tout de suite, se présentait à son désir ». Son succès avec la gent féminine ne s’arrêtera pas là. Il est aimé de quatre femmes (dont madame Arnoux semble-t-il), a deux maîtresses que le monde lui envie, dont madame Dambreuse, un « marchepied » grâce auquel « il entr[e] définitivement dans le monde supérieur des adultères patriciens et des intrigues ».

C’est bien l’histoire d’un échec sentimental, celui d’un amour qui s’étiole avant même d’avoir été consommé, alors que les amants de la littérature dépassent les affres du temps par le mythe de l’amour éternel, celui de Frédéric ne survit pas. Un amour chaste qu’il ne possédera jamais même près de seize ans plus tard quand « Elle » entre chez lui pour s’offrir… enfin ! (oserions-nous dire) : « il tourna sur ses talons et se mit à faire une cigarette. »

« Et ce fut tout. »

L’Éducation sentimentale, Gustave Flaubert

Virginie Trézières

Fiancée d’Eau et d’Azur

032Déjà l’Astre en habits noirs s’en va courir Fortune
Folâtre sème le champ mais crève le blé
Campanile sonne ses cloches, coups de cuivre retentissent !
D’un heaume d’argent qui sauva quand tout sombrait
Et pour obsèques, Zéphyr immense souffle l’humble souvenance
C’est grand tristesse en son cœur et désarroi
Qui brûle l’agnelle paissant la morne moisson
Sanglots intarissables de mille mémoires
Des souvenirs brusques en vantaux ouverts…
Nouvelle page (dé)close : irruption pâle de feuille en feuille
Sous un soleil riant de lames fourbies.
L’annonce d’épineux lendemains d’un mol oreiller
Sous l’Extrême empire de l’azur cavé
Seul compagnon de main la meule qui broie
Implacables fils de notre sein.

Le coq chante l’ombre tirée hors d’elle-même
N’a que souci des siècles hardis et des jours verdelets.
Seule la perle expire seule au fond du ruisseau
Courir à son tour auprès de son Azur gisant
En partance réclamer son dû aux œuvres de Fortune
Et payer vie mariée à la houle des flots
Azur pour ciel et mer pour sépulture
Ô doux paterne, sombre amant
Loin des hominides j’irai rejoindre ta lyre…

Efflorescence

Involucre de verre soufflé
se brise, douloureusement.
s’entrouvre l’amande mondée :
cœur-mûre

grains étoilés de l’épineux téton 

Porté en bouche
explose alliance sucrée et perles amères
d’une boule émeraude fardée.

La robe humide finit par choir ; fruit succulent…

Du vert cépage,
ne reste que le sel rouge de l’amandier ;

réceptacle
d’une
nouvelle
lampée.

De la vie de l’arbre

Frappe et refrappe l’arbre à la cognée
que ses hanches pleines d’eau et d’amour cèdent sous les coups de hache,
déchire et redéchire ses fibres croûteuses au sein de ce banc de neige ;
métal blanc légèrement rosé par la pression de coupe
qui rompt ses chairs
… sans sciage,

que l’encordée de notre mémoire glaireuse l’asphyxie en bois flotté,
ne restera que ces mouchoirs d’automne friables après la saignée.

La contracture saillante de tes muscles a coupé la dernière ramille qui levait enfin la tête vers les cieux…
ce corps lisse et vert avorté dans sa croissance,
fraîchement sorti de sa coquille hélicoïdale fin prêt à respirer l’air pur :


d’un chrysanthème qui l’attend

Vide Cor Meum

L’œil à l’incertitude sous l’ombre froisse son cil de phalène
Halo curaçao d’un œil froid qui s’éteint et pâlit sous l’alcôve
Quand au milieu de l’encre de la nuit
Tombe au pas de charge
Salve de chaudes giboulées et tuf rouge de l’île de Pâques
S’arriment au fanal de ce bateau fou
Les parfums de l’obscurité et l’arquebuse puissante
Du falconidé au bec lunaire qui signe sa reddition
.En un trait.

Mater Dolorosa

L’onde à vive allure se cabre de mille oriflammes
Vision claire de deux corps aux abois sinistres
Désarticulé le lait rouge se dévide dégueule
Vaine étendue

Le sabre brille

Augurale marche des nuits immémoriales
Dans son fol orgueil délirant Il renâcle
Battu le sabot défigure l’olive en germe
La mâchoire du vent

Se fige.

Cri guttural : parturiente écumée sur la rive
Poussée japonaise
D’une cordée trop faible
Lâche la vie. Et pourtant –

La clarté remue encore
D’un silence qui fixe sa chute
Devant la mort. L’enfant en naissant
Éventre le croissant de ses branches

Ultime sacrifice

Nour

Doigts de menthe sous cou bleui de fille
Retirent tes langues d’eau ô innocence
Le sang fume le cuir fond

– mousse friable d’une assiettée de vers
A verte mort mâchoire fraîche
A l’envers d’une chasse de viande jeune

Là-bas Cybèle claironne dans l’écho de chair
: l’œil d’un téton dressé résiste
Mûre sauvage lèvres enfantines

Le Suc brillant palpite encore sous les lames
En livrée jaune et noire d’abeille
Aiguilles ravies sous un disque de lumière

Grâce sylphide du vent qui l’emporte :
Parole sourde des caravaniers du désert
Cœur sanglé – silence de jais sur traits rouges.

Où naît la femme

Vol des grues dans la blancheur du vent 
La nappe d’été bat la mesure
D’un air qui coule puis s’enfuit
Réminiscences 

Épée au clair prélat de la sainte alcôve
Ô Juste-Cieux – la poupée fessue s’est endormie
Nuitamment et perle de noires sueurs
Garrottée du ruban virginal

Chair de jasmin aux joues pleines
L’Angelot n’est plus !

Fraîche amande mondée poing fermé s’entrouvre
: coups de bélier sur frétillement de vipère humide
En la fillette les fils de verre se brisent
Rouge lame blancs sanglots – nu réveil

Noisette soufrée dans son lit d’involucre 
– Ombrelle verte dentelée
Se déchire à la brûlure nocturne
Éclat 

Déchirement de ses fines ailes papillonnaires
Miasmes en offrande qui s’envolent des premières roses
Enfer ! ces rets sacrés de l’amour paternel
Rapt de l’incube à face de Janus…

Gouttes oblongues claques au sol
Ciel troué de glaise humide
De ses pelletées de perles s’élance l’espoir
Nouaison

Hélène malgré elle :
Aveugle beauté flagelle l’impudence de ses jeunes chairs
Soif démonique et aboiement du dogue
Lame résonne encore de cette injuste libation

Guipure dentelée à la moitié du limbe
Écorce d’or et tertre d’argent : peu s’en chaut ! 
La nappe d’été bat la mesure
Hurlement